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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 11:56

dalrympleIl y a 4 ans, je préparais le concours du Capes en histoire et la question au programme d’histoire contemporaine portait sur l’empire britannique. En étudiant un tel sujet, on ne peut pas passer à côté de la colonisation de l’Inde et d’un événement marquant de cette période : la révolte des cipayes de 1857.

Cette mutinerie des soldats indigènes engagés aux côtés des britanniques fut une des premières manifestations du rejet de l’occupant et un fait précurseur dans le développement du mouvement nationaliste indien . Trois raisons sont généralement invoquées pour expliquer la rébellion des soldats : l’envoi de certains d’entre eux outre-mer ( en contradiction avec le système de caste pour les Hindous), l’annexion d’une région dont d’autres étaient originaires et enfin l’utilisation d’un nouveau fusil obligeant les cipayes à retirer les cartouches avec leurs dents alors que celles-ci sont enduites de graisse animale.

Mais bien avant ces faits déclencheurs, le ver était déjà dans le fruit. Le mécontentement grondait déjà au sein des rangs. En effet, nombre d’entre eux étaient des survivants de la première guerre anglo-afghane de 1839-1842 qui fut un véritable désastre tant en pertes humaines qu’en prestige pour l’empire. Dans les manuels de concours, cette guerre n’était que très brièvement évoquée comme si elle n’était qu’un événement annexe et secondaire.

Je suis stupéfaite, après ma lecture du récit époustouflant de William Dalrymple, de constater à quel point cette guerre était très loin d’être une petite opération sans importance mais un véritable revers pour la politique, la diplomatie et la grandeur de l’empire !

 

durrani-Shuja.jpgEn 1809, le Shah Shuja qui règne sur ce qui n’est alors que le royaume de Kaboul ( et non encore l’Afghanistan tel qu’on le connaît) est chassé de son trône par Dost Muhammad Khan représentant de la famille rivale à celle régnante. Le Shah s’abrite d’abord au royaume Sikh dont le roi le dépouille de ses biens avant de l’emprisonner. Shah Shuja parvient tout de même à s’enfuir et se réfugie sous la protection des britanniques alors bien installés en Inde. En Asie, la Russie et la Grande-Bretagne sont donc les deux puissances dominantes. L’influence des russes à la cour persane inquiète les britanniques, ils croient leurs possessions asiatiques menacées. Commence alors le Grand Jeu.

Le Shah de Kaboul est une aubaine pour les britanniques qui voient là le moyen de faire de l’Afghanistan un état-tampon qui les protégerait d’éventuelles attaques russes. Sous la pression de fausses rumeurs propageant l’idée que l’armée russe va marcher sur Kaboul, le gouverneur en poste de la compagnie des Indes, George Auckland, prend alors la décision d’aider Shah Shuja à retrouver son trône, le roi afghan devenant ainsi une marionnette aux mains de ses protecteurs. Mais Auckland ne sait pas encore dans quel bourbier il est allé se fourrer !

 

Dans Le retour d’un roi, William Dalrymple fait de cette première guerre anglo-afghane une grande fresque historique absolument passionnante et richement documentée. Il inclut dans son récit des extraits de correspondances, de mémoires, de journaux, de chroniques, aussi bien britanniques qu’afghanes. En effet, William Dalrymple est historien. Pour écrire ce récit, il s’est rendu sur place et a trouvé au fin fond d’une librairie une série de sources afghanes oubliées de l’historiographie occidentale jusqu’alors essentiellement orientée du point de vue britannique. Ces nouvelles sources ont permis de mieux connaître la vision afghane du conflit, de mieux comprendre les motifs et enjeux de la rébellion. Lorsque les multiples versions d’un fait divergent, il les présente toutes en les critiquant et en proposant celle qui lui paraît être la plus pertinente. L’ouvrage est également agrémenté de cartes, plans, illustrations, de biographies et d’une longue et riche bibliographie. Il ne s’agit donc pas d’un roman mais bien d’un récit basé sur des faits vérifiés, aucun détail n’est fictionnel et pourtant le tout se lit comme un roman :

 

“The aim is to get something that, while strictly non-fiction, from what is strictly in the archives, reads like fiction.”

“You can't say 'It was a sunny day' unless something in the archives says that the sun was shining on that particular day.”

 

Le récit est donc constitué de nombreux extraits de ces archives plongeant le lecteur au coeur de l’événement. William Dalrymple rend ainsi la vie à tous ces protagonistes en nous faisant partager leurs pensées et sentiments les plus intimes ainsi que leur vision des faits auxquels ils assistent et participent.

 

bolanpass.jpgAprès avoir lu Le retour d’un roi, il est difficile de ne pas voir en cette guerre entre britanniques et afghans un précédent de celle survenue récemment. Dans son dernier chapitre, William Dalrymple revient sur les similitudes et les différences entre ces deux conflits. Mais à travers l’histoire de ce pays, une constante se dégage : celle d’un peuple qui refuse obstinément et à raison une ingérence étrangère dans les affaires de son pays. Les caractéristiques extrêmes de son relief, de sa géographie, de ses populations sont un avantage indéniable pour ses dernières qui maîtrisent très bien le terrain. La méconnaissance des us et coutumes, de la vie des habitants et tout simplement du pays est un lourd handicap souvent déterminant. Ce qui a fait dire au major Broadfoot : « Nous échouons par ignorance. »

 

Par ignorance mais aussi par excès d’orgueil et d’incompétence. J’ai été sidérée de voir à quel point le pouvoir britannique a accumulé les erreurs stratégiques. Les officiers les plus compétents étaient écartés au profit d’autres totalement incapables et ignorants des questions afghanes. Ces mêmes officiers ont conduit l’armée britannique à la déroute la plus complète par leur obstination à ne pas écouter les conseils de leur entourage et notamment ceux de Shah Shuja qu’ils estimaient faible et inapte à gouverner. Pourtant le monarque s’est révélé bien plus perspicace que prévu.

 

Après avoir lu Le retour d’un roi et effrayé par sa lecture et les analogies entre sa situation et celle de son prédécesseur, le président Hamid Karzai invita William Dalrymple à Kaboul :

 

"Karzai called me to Kabul during Ramadan last year to talk to him about his forbear, Shah Shuja"

"Karzai refuses to be the West's puppet as he's determined not to repeat the mistakes of his ancestor"

 

Le plus extraordinaire est de constater l’impact qu’a eu cette lecture sur le président. William Dalrymple a même été contacté par l’ambassadeur britannique en place à Kaboul pour l’informer du durcissement des relations. A la suite de sa lecture, le président Karzai était devenu plus intransigeant.

 

Dost-Mohammad-Khan.jpgWilliam Dalrymple nous apprend également que cette guerre est restée très vivace dans les mémoires afghanes. Tout afghan connaît le nom des principaux protagonistes là où les britanniques les ont jetés aux oubliettes. Le chef spirituel des talibans, le mollah Omar, a d’ailleurs entériné sa prise de pouvoir par un geste identique à celui de Dost Mohammad Khan dans les mêmes conditions. Un autre aspect étonnant et qui conforte la ressemblance entre les deux situations est la configuration tribale de l’Afghanistan qui est sensiblement identique aux deux époques. D’ailleurs le mollah Omar est rattaché à la famille des Ghilzai, belle-famille de Dost Mohammad Khan tandis que le président Karzai est, lui, descendant du Shah Shuja. On comprend d’autant plus l’effet qu’a pu avoir l’histoire du Shah sur lui.

 

Le retour d’un roi est donc le résultat d’un travail de recherche et confrontation des archives remarquable et rigoureux . Ce récit historique magistral offre pour la première fois un regard inédit et complet sur la première guerre anglo-afghane qui régalera tous les amateurs de grandes fresques historiques ainsi que tous ceux qui s’interrogent sur l’Afghanistan.

 

Un immense merci à Babelio et aux éditions Noir sur Blanc pour cette fabuleuse lecture enrichissante !

Et bravo aux éditions Noir sur Blanc pour le travail d'édition remarquable. Le livre est magnifique avec un papier de qualité et un encart central contenant de très belles illustrations.

 

coup-de-coeur-cerise-copie-1.jpg

 

http://vimeo.com/98909818 intervention de William Dalrymple au festival Etonnants Voyageurs 2014

 

La page consacrée à ce livre sur le site des éditions Noir sur Blanc

 

 

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commentaires

L
Au départ, je croyais que c'était le livre du "Discours d'un roi" (ben oui, discours, retour, ça rime !)... Ton billet est passionnant, je ne connaissais absolument pas ce conflit. Je vais voir si<br /> je trouve du temps pour le lire.
Répondre
A
<br /> <br /> Merci Lilly ! Oui le titre prête à confusion hihi, il y en a aussi qui confondent avec le volet du seigneur des anneaux "Le retour du roi" ! <br /> <br /> <br /> J'espère que tu trouveras le temps car il en vaut la peine !<br /> <br /> <br /> <br />
M
je suis toujours ravie des livres de Dalrymple qui raconte l'histoire comme un roman tout en s'appuyant sur des textes et des documents comme un véritable historien.
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A
<br /> <br /> J'ai acheté récemment "Le dernier moghol" et j'ai hâte de m'y plonger !<br /> <br /> <br /> <br />
C
Merci d'être passée sur mon blog et d'y avoir laissé un commentaire. Cela m'a permis de découvrir le tien, ainsi que ta jolie plume. J'aime beaucoup ce que j'y lis. Je reviendrai!!
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A
<br /> <br /> Merci à toi Céline ! J'espère que tu me suivras sur mon nouveau blog, je suis contrainte de quitter celui-ci. A très bientôt !<br /> <br /> <br /> <br />
A
J'ai lu Le moghol blanc, Le dernier moghol (à propos de la révolte des cipayes) et L'âge de Kali, tous les 3 sur l'Inde. Les 2 premiers sont des enquêtes du même genre que Le retour d'un roi<br /> (j'imagine), le troisième un recueil d'articles.
Répondre
A
<br /> <br /> Le moghol blanc et Le dernier moghol m'intéressent beaucoup. Je pense également qu'il s'agit du même genre de récit que Le retour d'un roi.<br /> <br /> <br /> <br />
A
Je ne connaissais pas du tout cette guerre ! C'est incroyable à quel point certains faits historiques sont occultés dans certains pays et encore très vivaces dans d'autres ... En tout cas, je note<br /> l'ouvrage car il a l'air excellent vu toute la documentation qu'il a. Et alterner les points de vue est quelque chose que j'aime beaucoup car l'histoire a toujours tendance à être raconter par les<br /> "vainqueurs" (si je puis dire ainsi !)
Répondre
A
<br /> <br /> C'est tout l'intérêt de ce livre, il donne tous les points de vue sans en privilégier un et sans prendre parti pour un camp ou l'autre.<br /> <br /> <br /> C'est une guerre dont on ne parle jamais. Même dans mes cours, elle avait été juste mentionnée alors qu'elle a pourtant eu de grandes répercussions. Heureusement qu'il y a des gens comme William<br /> Dalrymple pour redonner vie à ces moments oubliés de l'histoire.<br /> <br /> <br /> <br />

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