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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 00:20

celine-voyage-couv-folio_m.jpgJ’ai longtemps hésité avant de me lancer dans la rédaction de cette chronique. Parce que Céline a déjà été commenté maintes et maintes fois par des spécialistes et que je ne me sentais pas de taille à me plier à l’exercice. C’est toujours un peu comme ça lorsqu’on lit un monument de la littérature, ça intimide. Et lorsqu’en plus c’est un coup de cœur, on est au bord du découragement.

Et puis bon, je me dis que si je réussissais à convaincre quelqu’un passant par ici à se lancer dans cet incroyable roman alors ça n’aura pas été vain.

 

Voyage au bout de la nuit. Même une fois le livre terminé, ce titre me laisse perplexe. Comment l’interpréter ? Comme un voyage à travers la noirceur humaine dans laquelle on s’enfoncerait de plus en plus, une forme de descente aux enfers. Il y a de ça. Ou bien considérer la nuit comme symbolisant la vie qui nous conduit, nous pauvres voyageurs impuissants, vers ce bout obscur, la mort ? Il y a de ça aussi.

 

Ferdinand Bardamu est l’un de ces pauvres voyageurs. Son périple nous conduit à la guerre puis en Afrique coloniale, ensuite à Détroit aux USA pour enfin revenir en France. Le point commun à toutes ces étapes est la détresse et la misère de la condition humaine. La guerre, l’esclavagisme, l’exploitation ouvrière, la pauvreté sont autant de thèmes abordés. L’être humain y est présenté comme un individu privé de liberté propre et perpétuellement soumis à une autorité supérieure qui lui dicte et impose sa conduite : la Patrie, le colonisateur, le patron d’usine, le capitalisme, la maladie, la propriété, l’argent et l’amour même !

Face à ces entités dominatrices, Ferdinand oppose une unique réaction qu’il revendique : la lâcheté et la désobéissance. Il refuse de donner sa vie pour la Patrie, pour ces Grands qui ont décidé de tous les envoyer à l’abattoir pour leurs propres intérêts. Il refuse de servir l’administration coloniale qui le contraint à des conditions de vie inhumaines. Il refuse de s’asservir à engraisser un patron grâce à la sueur de son front et sa santé pour une paie misérable en retour. Il refuse et il refuse. Fuir et se sauvegarder sont ses mots d’ordre.

 

« – Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

– Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu'il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu'elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c'est eux qui ont tort, Lola, et c'est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.»

 

Sur sa route, il croise de nombreux personnages hauts en couleur. Princhard, pauvre bougre pensant échapper à la guerre en volant des conserves. Lola, Musyne et Molly ces femmes que sa lâcheté repoussera ou le poussera à les quitter. La famille Henrouille obsédée par l’argent. Parapine, le chercheur qui en a marre de chercher. Baryton, le directeur d’asile qui décide de tout plaquer. Madelon, l’amoureuse prête à tout. Et surtout le meilleur ami de Ferdinand : Robinson qui ira véritablement tout au bout de la nuit. Tous sont intéressants, tous ont leur rôle bien défini et tous sont pour Céline l’occasion de développer une idée.

 

Les idées de Céline, on y adhère ou pas. Pour ma part, j’y adhère en partie. Je n’évoquerai pas cette histoire de pamphlets antisémites car il n’est aucunement question d’antisémitisme dans ce livre. Seule l’image péjorative des « nègres » et des arabes pourrait être relevée mais elle reflète malheureusement un point de vue courant à cette époque.

Non, Voyage au bout de la nuit dénonce la misère, le colonialisme, la bêtise et les tares humaines, l’absurdité de la vie, de la société.

 

« C’est comme les cochonneries, les histoires de bravoure, elles plaisent toujours à tous les militaires de tous les pays. Ce qu'il faut au fond pour obtenir une espèce de paix avec les hommes ... c'est leur permettre en toute circonstance de s'étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n'y a pas de vanité intelligente. C'est un instinct. Il n'y a pas d'homme non plus qui ne soit pas avant tout vaniteux. Le rôle de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d'humain à humain avec quelque plaisir. »

 

Et c’est surtout un texte magnifique, des propos cinglants, des sorties jubilatoires ( je n’aurais pas pensé que Céline pourrait me faire rire) et des tirades monumentales au point que je m’amusais à les relire à voix haute. Je vous mets ici ma préférée : le discours de Princhard, une vraie claque pour moi ! Denis Podalydès la lit très bien d’ailleurs. Il fait bien ressortir la force et la puissance de ce texte qui exprime de façon grandiose la hargne et la colère, l’exaspération et l’impuissance.

 

 

Et enfin le style de Céline ! Une merveille ! Il s’agit d’un langage très oral, argotique, plein de sonorités, de rythme. C’est un style très vivant et d’une grande force d’évocation. Je comprends que le côté argotique puisse être rebutant au début mais on s’y fait rapidement et il est tellement raccord avec le propos que ça ne pouvait pas être écrit autrement.

Ceux qui connaissent Michel Audiard et ces célèbres dialogues de films cultes comme Les tontons ou Les Barbouzes, s’y retrouveront avec délectation. Sachez qu’Audiard admirait beaucoup Céline et que c’est le style de Céline qui l’a influencé. Je l’ignorais avant d’avoir terminé le livre et je me disais bien, à la lecture de certains passages, que ça sonnait comme Audiard mais en fait c’est Audiard qui sonne comme Céline !

 

Bref, j’ai adoré ce roman qui pourtant me faisait très peur. C’est très noir, pessimiste et sans aucun espoir mais c’est un chef d’œuvre ! La première moitié sur la guerre, l’Afrique et l’Amérique est un pur régal. La seconde avec le retour en France est un peu moins captivante, Céline nous fait un peu baisser les armes pour mieux nous estomaquer avec son final.

 

Je crois avoir lu dans un des livres du grand Bukowski une citation d’Hemingway qui disait que pour bien écrire il fallait parler de ce que l’on connaît. Lorsqu’on sait que l’œuvre de Céline est fortement inspirée de sa propre vie, cela n’en donne que plus de sens et de poids à ses propos. J’ai maintenant très envie de lire les autres écrits de Céline. Le Voyage restera un de mes livres de chevet.

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commentaires

Arnaud Gérard 16/07/2014 17:13

J'encourage ceux qui ont aimé ce livre à lire "La faim" de Knut Hamsun (auteur norvégien). C'est un chef-d'oeuvre également et il est écrit - lui aussi - dans ce style populiste qui deviendra la
novation du vingtième siècle.

Aaliz 26/07/2014 00:19



Il me semble en avoir déjà entendu parler mais assez vaguement finalement. En tout cas, je suivrai votre conseil. Merci !



La biblio de Gaby 13/06/2014 00:43

Je me suis toujours détournée de cet auteur à cause de ses convictions, mais ton avis m'a donné envie de lui donner une chance. Bravo pour ce tour de force. Je m'y dirige en traînant les pieds mais
la curiosité éveillée (et quand elle est éveillée, faut bien la nourrir cette petite bête).

Aaliz 15/06/2014 13:29



Ah mais je suis super contente de cet exploit alors !  J'ai longtemps traîné des pieds aussi avant de me
lancer dans Céline, la peur d'y trouver des propos choquants relatifs à ses convictions et aussi la peur du style. J'avais même tenté une première fois et laissé tomber. Mais le style, on s'y
fait très rapidement. Et il n'y a que très peu d'allusions racistes ( 1 ou 2 je ne sais plus ...) qui étaient assez courantes à l'époque ( et ça revient en force actuellement
d'ailleurs  )



ingannmic 29/03/2014 13:52

J'étais convaincue d'avance, puisque je l'ai déjà lu, et ADORE. Pour moi, Céline c'est en effet avant tout un style inimitable, qui donne à la lecture une dimension presque physiologique...
Mort à crédit est également excellent.

Aaliz 07/04/2014 11:16



Je viens de le commencer. Un début plutôt difficile mais ça va mieux à présent.



BenoitD67 26/03/2014 09:51

Pour moi, c'est un des romans incontournables. Difficile à aborder mais inoubliable quand on a la maturité pour en ressentir la profondeur. N'hésite pas à poursuivre avec Mort à crédit, tout aussi
fort.

Aaliz 26/03/2014 11:10



Mort à crédit est au programme de mes prochaines acquisitions. J'espère y retrouver la force et le panache du Voyage. En tout cas, tu confirmes ce choix ( j'hésitais avec Guignols band ). Merci
Benoît ! 



Fleur 24/03/2014 22:57

Ce livre est dans ma PAL depuis plusieurs années mais je n'ai encore jamais osé l'ouvrir, à cause de sa noirceur.

Aaliz 25/03/2014 09:41



Je l'ai laissé dormir dans ma PAL pendant très longtemps aussi avant de me décider à me lancer. Mais n'hésite pas, c'est vraiment un texte grandiose et il y a quelques touches humoristiques très
appréciables !



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