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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 19:13

todo-modo.gifAlors qu’il roule tranquillement sur les routes de campagne, le narrateur, un peintre célèbre, voit sa curiosité éveillée par un panneau annonçant la proximité d’un ermitage.

La bâtisse n’est pas avenante mais la rencontre étonnante avec le supérieur du lieu, Don Gaetano, convainc notre narrateur de rester sur place. Mi-monastère, mi-hôtel, l’ermitage Zafer est en réalité un lieu de réunion régulier des grands de la société italienne : politiciens, magistrats, financiers … L’élite italienne s’y retrouve donc pour des « exercices spirituels » qui se révèlent être en réalité autant d’occasions de nouer des liens, faire des affaires et décider des grandes lignes de la politique à venir.

Derrière cette apparente respectabilité, ce sont toutes les coulisses du pouvoir que Leonardo Sciascia dénonce. D’ailleurs, une série d’assassinats vient troubler le bon déroulement du séminaire.

 

A l’époque où Sciascia écrit ce texte, l’Italie voit sa scène politique partagée entre deux partis : la Démocratie Chrétienne ( DC) et le Parti Communiste. La DC conserve le pouvoir depuis le lendemain de la guerre jusque dans les années 1990 où l’opération « Mains propres » lui portera un coup fatal. En effet, cette opération consistera en une série d’enquêtes visant à mettre au jour tout un système de corruption des partis politiques.

Dans ce roman politico-policier Todo Modo, c’est ce système qui est pointé du doigt par l’auteur ( le roman est paru en 1974, il aura fallu plus de 20 ans pour que le « nettoyage » soit effectué). Ainsi, les exercices spirituels de l’ermitage consistent plus en une forme de tentative d’expiation des péchés commis bien qu’ils soient aussi le prétexte à la fomentation d’autres complots et magouilles en tout genre ainsi qu’en la possibilité pour ces messieurs de sortir des convenances du mariage et de la scène publique. Leurs maîtresses les attendent donc afin d’ajouter aux exercices de « libération de l’esprit » des exercices de « libération du corps ».

Et tout cela sous le regard de Don Gaetano, prêtre hors du commun, à la lucidité, l’intelligence et la culture impressionnantes. Il semble pourtant dénué de tout sens de la moralité telle qu’on serait en droit de l’attendre d’un membre du Clergé. Pourquoi Don Gaetano, homme si éclairé et pourtant pieux, tolère ce genre de dépravation sous son toit ?

A l’entendre ( ou à le lire), c’est un homme parfaitement conscient de la nature humaine et de ses vices au point que même les membres du Clergé n’y peuvent échapper malgré tous leurs efforts.

 

« Je crois que le laïcisme, celui par rapport auquel vous vous dites laïques, n’est que l’envers d’un excès de respect pour l’Eglise, pour nous autres prêtres. Vous appliquez à l’Eglise, à nous-mêmes, une espèce d’aspiration perfectionniste mais tout en restant commodément au-dehors. Nous ne pouvons vous répondre qu’en vous invitant à entrer et à essayer, avec nous, d’être imparfait… »

 

« Mais songez, si l’homme avait accordé à l’eau, à la soif, à la boisson ( par l’effet d’un ordre différent de la création et de l’évolution), tout le sentiment, la pensée, les rites, les légitimations et les interdits qu’il a accordé à l’amour : il n’y aurait rien de plus extraordinaire, de plus prodigieux que de boire quand on a soif … »

 

A travers la complaisance de Don Gaetano envers ses hôtes, Sciascia dénonce aussi les rapports étroits entre le monde politique et l’Eglise accusant ainsi celle-ci de complicité directe avec les milieux corrompus.

 

Surviennent alors les meurtres. La police intervient guidée par le narrateur dans une sorte de jeu de pistes qui n’est pas sans rappeler ceux des romans d’Agatha Christie. Mais l’enquête  ne mène nulle part. La fin apporte un élément de réponse qui, pourtant, ne solutionne pas tout et laisse le lecteur totalement perplexe. Mais pour savoir qui est l’auteur de ses crimes, il faut connaître le mobile. Or, de mobile, on n’en trouve pas. Les indices et les témoignages se contredisent, s’entremêlent comme autant de fils formant un noeud inextricable. Tous sont suspects, tous peuvent avoir un mobile, inutile donc d’essayer de remonter une éventuelle chaîne de causalité. Bien loin des traditionnels romans policiers à la trame logiquement organisée et ficelée par l’auteur, Todo Modo reste, lui, à part et bien plus ancré dans la réalité puisqu’il en reflète complètement la complexité. Tous les crimes ne sont pas élucidables et finalement, peu importent les causes, les effets sont là. Le titre est d’ailleurs tiré d’une citation d’Ignace de Loyola ( fondateur des jésuites) : « Tous les moyens sont bons pour atteindre la miséricorde divine ». Tous les moyens sont bons pour parvenir ou maintenir son pouvoir, il n’y a pas d’hésitation, encore moins de scrupules.

 

Roman engagé, Todo Modo ne se lit pas comme un simple roman noir, il est bien plus que cela. C’est un roman surprenant par son message, sa peinture du monde politique et clérical italien et par son personnage central exceptionnel Don Gaetano. Parsemé de références philosophiques et littéraires ( Pirandello principalement mais aussi Edgar Allan Poe …), de citations, c’est un roman exigeant et étonnant qui rappelle Le nom de la rose d’Umberto Eco par l’ambiance et le lieu, Agatha Christie pour l’enquête ou encore Dostoïevski et son inspecteur Petrovitch pour les dialogues entre le narrateur et Don Gaetano.

 

En suivant donc les pas de ce narrateur, dont on ignore l’identité jusqu’à la fin, et grâce à sa position de témoin et à une narration à la première personne, le lecteur se retrouve au cœur d’un complot politique, d’une toile dans laquelle il finit par se retrouver lui-même piégé et étourdi. Leonardo Sciascia mène son texte de façon érudite et je ne suis pas certaine d’en avoir saisi toutes les subtilités. Les citations qui ouvrent et closent le roman me sont restées quelque peu hermétiques. Quel est donc le fin mot de l’histoire ? A chaque lecteur de se faire son idée …

 

Merci à Dana et aux éditions Denoël pour cette troublante lecture.

 

Todo Modo - Leonardo SCIASCIA

Editions Denoël

Traduit de l'italien par René Daillié

Traduction revue et corrigée par Mario Fusco

160 pages

Parution : 04/06/2014

 

 note cerise4

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commentaires

Joachim 04/07/2014 20:53

Moi-meme je ne connais que ces deux romans de Sciascia, chere Aaliz. A celles et ceux qui ont envie d`en savoir plus sur l`Italie coté mafia, je recommande le roman (qui en fait n`en est pas un) de
Roberto Saviano: "Gomorra" Folio, 2009) ainsi que ces deux livres-document hors-pair:

J.-F. Gayraud: "Le Monde des Mafias" (Odile Jacob poches, 2005).
P. Arlacchi: "Les hommes du déshonneur" (Albin Michel, 1993)

Le monde des mafias, c`est un theme plutot "difficile" mais nécessairea aborder si l˙on souhaite mieux comprendre l`humanitude contemporaine.

Aaliz 07/07/2014 11:23



Merci encore Joachim. J'ai beaucoup entendu parler de Gomorra qui semble incontournable sur le sujet. Encore un qu'il faut que je lise ...



Alison Mossharty 04/07/2014 17:25

Ca a l'air très particulier comme roman noir ! Je ne sais pas si ça pourrait me plaire... EN tout cas, merci pour la découverte car je ne connaissais pas du tout =)

Aaliz 07/07/2014 11:22



C'est assez particulier en effet. C'est plus un roman engagé avec un message derrière qu'un véritable polar. Si tu es inconditionnelle du genre, tu pourrais être déçue. Disons qu'il ne faut pas
s'attendre à un roman policier classique même s'il en a l'aspect au premier abord.



jerome 03/07/2014 12:39

Pas trop mon truc le politico-policier. Je crois que je vais faire l'impasse...

Aaliz 04/07/2014 16:03



Je comprends, c'est un genre assez spécial !



Joachim 02/07/2014 22:31

Ce bouquin de Sciascia fait partie de ceux -comme par exemple "Le jour de la chouette"- dans lesquels il tente de montrer la corruption de la société italienne en ne considérant que l`interaction
des pouvoirs politique et religieux. Par la suite toute une flopée de "repentis" des mafias italiennes (il y en a quatre) révéleront a quel point ces mafias ont prise sur la politique a tous les
niveaux; sans savoir cela Sciascia ne pouvait guere comprendre la nature de la corruption dont il ne voyait que la pointe émergée et, de ce fait, était condamné a l`ambiguité dans l`analyse des
motivations de ses personnages politiques. A défaut de vérité, il reste toutefois la poétique quasi fantastique-réaliste des ambiances "sciascesques".

Aaliz 04/07/2014 16:03



Merci Joachim pour ces éclaircissements. Je comprends mieux pourquoi Todo Modo nous laisse autant dans le flou. Ne connaissant pas les motivations exactes de ceux qu'il voulait dénoncer, il a
donc préféré ici éluder la question : peu importent les motivations, todo modo etc...


C'est beaucoup plus clair maintenant ( même si ça reste assez frustrant il faut bien le reconnaître). 


J'avais beaucoup aimé Le jour de la chouette aussi. Avez-vous un autre titre de Sciascia à me conseiller dans le même genre ?


 



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