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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 20:03

duras.jpgMa première lecture de Marguerite Duras remonte à presque vingt ans. J’avais lu L’Amant suite à l’étude d’un extrait pour le bac ( j’étais même tombée dessus à l’oral). Le souvenir que j’en garde se limite à des impressions dues au cadre de l’intrigue, l’Asie coloniale, la chaleur, l’atmosphère lourde, quelques visions de persiennes laissant filtrer les rayons du soleil et les clameurs de la rue mais aussi et surtout un profond ennui.

A l’occasion du centenaire Marguerite Duras, j’ai lu Un barrage contre le Pacifique et j’ai bien cru que j’en retirerai la même chose. D’une manière générale, j’ai trouvé ma lecture assez difficile, surtout au tout début. Il m’a fallu près de la moitié du roman pour me plonger dedans et m’adapter au style. J’étais assez perplexe, j’avais l’impression de lire un livre écrit à deux mains. Des passages au style pauvre et maladroit alternant avec des envolées de toute beauté. Les personnages sont au premier abord assez antipathiques et pas du tout attachants. Leur vulgarité et leur vénalité m’ont choquée presque plus que leur misérable condition et leur malchance.

 

La première moitié du roman se consacre principalement à mettre en place les personnages et leur situation : une femme ayant perdu très tôt son mari doit se débrouiller pour pourvoir à ses besoins et ceux de ses enfants. D’abord institutrice à sa venue en Indochine, elle a du trouver d’autres postes pour nourrir les siens et se constituer un petit capital. Ce capital, représentant une bonne dizaine d’années d’économies, elle décide de l’investir dans une concession qu’elle s’engage à mettre en valeur et à cultiver. Malheureusement, son terrain est régulièrement recouvert par de hautes marées rendant toute culture impossible. Sa mésaventure ne semble pas être un cas isolé mais plutôt une arnaque bien rôdée profitant aux agents du cadastre et à l’administration coloniale. La mère et ses enfants tentent de survivre comme ils peuvent et attendent.

Ce roman est celui de l’espoir et de l’attente, l’attente de l’événement qui viendra changer leur condition, le miracle qui leur permettra de partir et de vivre enfin. La mère se démène et s’entête : la construction des barrages, ses entreprises pour caser sa fille, toutes ses tentatives se soldent par des échecs. Mais elle persiste jusqu’à s’en rendre malade et son impuissance la mène jusqu’aux portes de la folie.

L’ennui que l’on peut ressentir à la lecture de cette première partie reflète celui de cette famille qui voit les jours passer dans cette même et pénible attente, dans la lenteur du temps qui s’écoule quotidiennement tantôt à l’ombre du bungalow, tantôt sous la chaleur écrasante du bord de piste.

 

Tous les détails relatifs à la vie dans la colonie sont passionnants. Marguerite Duras brosse un portrait de l’Indochine coloniale bien loin de toute vision idyllique : la corruption des fonctionnaires coloniaux, la misère des petits colons, celle des indigènes, la ségrégation géographique des villes coloniales. Elle se livre à une véritable étude sociologique de la population coloniale, des habitants permanents, des agents de passages, les colons qui ont su profiter de la manne coloniale : plantations de latex, de riz, marchands de textiles, diamantaires, ceux qui sont contraints au trafic pour survivre : contrebande d’alcool, trafic de l’opium … A travers le personnage du caporal, les indigènes ne sont pas oubliés : la faim, la prostitution, la forte mortalité des enfants, les maladies sont autant de calamités que les colons ne cherchent même pas à enrayer.

 

Je disais donc que j’avais eu des difficultés à prendre les personnages en sympathie. Hormis la mère, qui ne peut que susciter la compassion par sa force, son courage et son espoir obstiné, j’ai trouvé Suzanne, sa fille, et Joseph, son fils, effroyablement égoïstes, vulgaires et comme le dit également M.Jo : immoraux. Ils semblent se moquer des efforts de leur mère et ne cherchent leur salut que par la fuite. Joseph attend qu’une femme et l’amour l’emmènent loin de cette vie dont il ne veut plus. Suzanne attend patiemment le long de la route qu’une des rares voitures s’arrête pour s’enfuir à son bord. Elle refusera deux bons partis auxquels elle ne s’intéressera que par intérêt et pour réconforter sa mère.

Malgré tout, peut-on les blâmer au vu des conditions de vie qui sont les leurs ? Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, on finit par les comprendre et on se laisse attendrir. La plume de Marguerite Duras se fait plus assurée, plus constante, plus incisive et rageuse. La lettre de la mère aux agents du cadastre est un véritable bijou, un cri de colère délectable. La longueur des chapitres s’adapte au rythme des évènements et on ressent bien cette accélération dans la deuxième moitié du roman.

 

Le titre même du roman souligne le côté dérisoire de la situation : un seul petit barrage contre la force des flots d’un océan, reflet des efforts désespérés de la mère et qui semblent si insignifiants face aux obstacles de la vie : le pouvoir, les autorités, les éléments naturels, la société, la quête du bonheur, le dénuement matériel.

 

Au final, Un barrage contre le Pacifique est un roman  qui déroute et qui nécessite, tout comme la mère, de la patience et de l’obstination pour découvrir derrière une façade d’ennui et de simplicité, un récit engagé dont l’inspiration autobiographique renforce la puissance et le tragique.

 

Un grand merci à Anna et aux éditions Folio.

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commentaires

Lulamae 24/06/2014 12:11

L'actualité récente m'a moi aussi donné envie de lire Duras. J'évite depuis longtemps de me confronter à cette écriture que j'imagine difficile...ton article semble me conforter dans cette idée
tout en titillant ma curiosité. Je m'y mets peut-être bientôt !

Aaliz 26/06/2014 20:07



C'est une lecture de longue haleine effectivement mais qui en vaut la peine ! Tu comptes lire celui-ci ou un autre titre de Duras te tente aussi ?



LeSalonDesLettres 15/06/2014 15:55

Il est dans ma PAL et je compte le lire cet été mais j'avoue que j'ai un peur d'être déçu. Au premier abord il ne me dit trop rien... À lire donc !

Aaliz 16/06/2014 19:07



Dis-toi qu'il n'y a pas d'action du tout, que c'est une lecture qui peut paraître ennuyeuse mais qui a beaucoup de choses à dire sans en avoir l'air.



AnGee Ersatz* 08/06/2014 16:24

Pour répondre à ta question, j'ai lu L'Amant, et Moderato Cantabile, qui est l'un de mes livres préférés! :) Et je rejoins Auriane, ton article est très bien écrit!

Aaliz 08/06/2014 19:13



Ah super ! Je note Moderato Cantabile alors ! 


Merci AnGee !! Vous êtes adorables toutes les deux ! 



Auriane 07/06/2014 20:55

J'adore ta revue! Elle est superbement bien écrite. Ça fait longtemps que j'hésite à m'acheter Un barrage. J'avais beaucoup aimé L'Amant, son ambiance particulièrement, et là ta revue me donne
envie de replonger dedans. Les paroles d'un conférencier à ma fac me retiennent (je suis assez influençable, en fait). Il avait dit qu'il n'y a pas beaucoup de choses à se mettre sous la dent avec
Duras. En plus ma mère ne l'aime pas. Donc mon amour pour elle est bridé. Mais je vaincrai!! :D

Aaliz 08/06/2014 11:00



Merci Auriane !!  Voilà le genre de commentaires qui me donne envie de continuer à bloguer !


Je comprends tes hésitations pour Un barrage. Avant de le commencer, j’avais lu des avis très mitigés voire négatifs qui pointaient aussi le « vide » de ce roman, comme quoi il
ne se passe rien et on s’ennuie ferme. C’est vrai qu’il n’y a pas d’action mais je ne me suis pas ennuyée. La lecture semble longue mais je pense que c’est un fait exprès. Au final, j’ai beaucoup
aimé même si je reconnais que ce n’est pas une lecture facile qui s’engloutit en quelques heures. Ce qui m’a le plus gênée c’est le style ( au tout début) et les personnages, en particulier les
enfants que j’ai trouvés antipathiques à souhait.


Mais
si tu as aimé L’Amant, je pense que tu devrais aimer celui-ci aussi donc n’hésite pas à tenter !



Célia 03/06/2014 07:29

Je n'ai jamais lu de livre de cet auteur. Ton expérience ne me donne pas franchement envie de tenter l'aventure par contre ^^". Alors je pense repousser un peu ma découverte de marguerite Dumas !

Aaliz 05/06/2014 00:52



Tout dépend de ce que tu aimes en littérature. Si tu aimes quand il y a beaucoup d'action tu risques de t'ennuyer avec Marguerite Duras. Si tu aimes la lenteur, le contemplatif etc... ça pourrait
te plaire.



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